Archive for the ‘Poètes que j’aime’ Category

par le temps qui court



Nocturne

A madame Adolphe Graff

Le ciel s’éteint, tout va dormir
Je songe à des choses passées ;
C’est à la fois peine et plaisir.
La veilleuse du souvenir
S’allume au fond de mes pensées.

J’entends des pas, j’entends des voix,
Des pas furtifs, des voix lointaines
C’est peine et plaisir à la fois.
On dirait le frisson des bois
Sur le coeur tremblant des fontaines.

Des formes traversent la nuit,
Formes noires et formes blanches…
Où vont-ils et qui les conduit,
Ces passants qui passent sans bruit,
Comme la lune entre les branches ?

Le vent d’une ombre m’a frôlé…
Fantôme d’enfant ou de femme ?
Sur la veilleuse il a soufflé
Quelque chose d’inconsolé
S’est mis à pleurer dans mon âme.

Anatole LE BRAZ (1859-1926)

Réponse …



Prière de Socrate

O toi dont le pouvoir remplit l’immensité,
Suprême ordonnateur de ces célestes sphères
Dont j’ai voulu jadis, en ma témérité,
Calculer les rapports et sonder les mystères ;
Esprit consolateur, reçois du haut du ciel
L’unique et pur hommage
D’un des admirateurs de ton sublime ouvrage,
Qui brûle de rentrer en ton sein paternel !

Un peuple entier, guidé par un infâme prêtre,
Accuse d’être athée et rebelle à la foi
Le philosophe ardent qui seul connaît ta loi,
Et bientôt cesserait de l’être,
S’il doutait un moment de toi.

Eh ! comment, voyant l’ordre où marche toute chose,
Pourrais-je, en admirant ces prodiges divers,
Cet éternel flambeau, ces mondes et ces mers,
En admettre l’effet, en rejeter la cause ?

Oui, grand Dieu, je te dois le bien que j’ai goûté,
Et le bien que j’espère ;
A m’appeler ton fils j’ai trop de volupté
Pour renier mon père.

Mais qu’es-tu cependant, être mystérieux ?
Qui jamais osera pénétrer ton essence,
Déchirer le rideau qui te cache à nos yeux,
Et montrer au grand jour ta gloire et ta puissance ?

Sans cesse dans le vague on erre en te cherchant,
Combien l’homme crédule a rabaissé ton être !
Trop bas pour te juger, il écoute le prêtre,
Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant.
Les imposteurs sacrés qui vivent de ton culte,
Te prodiguent sans cesse et l’outrage et l’insulte ;
Ils font de ton empire un éternel enfer,
Te peignent gouvernant de tes mains souveraines
Un stupide ramas de machines humaines,
Avec une verge de fer.

A te voir de plus près en vain il veut prétendre ;
Le sage déraisonne en croyant te comprendre,
Et, d’après lui seul te créant,
En vain sur une base il t’élève, il te hausse ;
Mais ton être parfait n’est qu’un homme étonnant,
Et son Jupiter un colosse.

Brûlant de te connaître, ô divin Créateur !
J’analysai souvent les cultes de la terre,
Et je ne vis partout que mensonge et chimère ;
Alors, abandonnant et le monde et l’erreur,
Et cherchant, pour te voir, une source plus pure,
J’ai demandé ton nom à toute la nature
Et j’ai trouvé ton culte en consultant mon coeur.

Ah ! ta bonté, sans doute, approuva mon hommage,
Puisqu’en toi j’ai goûté le plaisir le plus pur ;
Qu’en toi, pour expirer, je puise mon courage
Dans l’espoir d’un bonheur futur !
Réveillé de la vie, en toi je vais renaître.
A tous mes ennemis je pardonne leurs torts,
Et, puisque je me crois digne de te connaître,
Je descends dans ton sein, sans trouble et sans remords.

Gérard de NERVAL (1808-1855)

Bonne soirée !!!



Alchimie de la douleur

L’un t’éclaire avec son ardeur,
L’autre en toi met son deuil, Nature !
Ce qui dit à l’un : Sépulture !
Dit à l’autre : Vie et splendeur !

Hermès inconnu qui m’assistes
Et qui toujours m’intimidas,
Tu me rends l’égal de Midas,
Le plus triste des alchimistes ;

Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages.

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)




De cercles en cercles



Sur ces mots : Souvienne-toi, Homme, que tu es cendre

Comme tout ce grand monde a forme circulaire,
Chaque partie aussi fait un cercle agissant ;
Chacun des éléments, dedans l’autre passant,
Se tourne, retournant au repos de sa sphère.

Le soleil rond se tourne en sa course ordinaire,
En rond la lune tourne, et forme son croissant ;
Où chaque ciel commence il devient finissant,
Ainsi que tous les corps du monde élémentaire.

L’ange se réfléchit vers celui qui l’a fait,
Ce grand tour, dont le centre est partout si parfait,
Et dont le cercle est tel qu’on ne le peut comprendre.

Homme, contemple en toi ces deux cercles précieux :
L’âme, qui vient du ciel, doit retourner aux cieux,
Le corps, de cendre fait, doit retourner en cendre.

Lazare de SELVE (?-1622)

Soirée rêverie


Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

Gérard de NERVAL (1808-1855)

Soirée presque hivernale



Les vents grondaient en l’air, les plus sombres nuages

Les vents grondaient en l’air, les plus sombres nuages
Nous dérobaient le jour pêle-mêle entassés,
Les abîmes d’enfer étaient au ciel poussés,
La mer s’enflait des monts, et le monde d’orages ;

Quand je vis qu’un oiseau délaissant nos rivages
S’envole au beau milieu de ces flots courroucés,
Y pose de son nid les fétus ramassés
Et rapaise soudain ces écumeuses rages.

L’amour m’en fit autant, et comme un Alcyon
L’autre jour se logea dedans ma passion
Et combla de bonheur mon âme infortunée.

Après le trouble, enfin, il me donna la paix :
Mais le calme de mer n’est qu’une fois l’année
Et celui de mon âme y sera pour jamais.

Jean de SPONDE (1557-1595)

Debussy – Ce qu’a vu le vent d’Ouest

Mystère



Le silence dans une église

Sonnet

Au levant de la nef, penchant son humide urne,
La nuit laisse tomber l’ombre triste du soir ;
Chasse insensiblement l’humble clarté diurne ;
Et la voûte s’endort sur le pilier tout noir ;

Le silence entre seul sous l’arceau taciturne,
L’ogive aux vitraux bruns ne se laisse plus voir ;
L’autel froid se revêt de sa robe nocturne ;
L’orgue s’éteint ; tout dort dans le sacré dortoir !

Dans le silence, un pas résonne sur la dalle ;
Tout s’éveille, et le son élargit sa spirale,
L’orgue gémit, l’autel tressaille de ce bruit ;

Le pilier le répète en sa cavité sombre ;
La voûte le redit, et s’agite dans l’ombre…
Puis tout s’éteint, tout meurt, et retombe en la nuit !

Jules VERNE (1828-1905)

Bonne nuit à toutes et à tous !!!
Bisous tendresse