la Bretagne … Il était une fois …



Au lavoir de Keranglaz

L’étang mire des fronts de jeunes lavandières.
Les langues vont jasant au rythme des battoirs,
Et, sur les coteaux gris, étoilés de bruyères,
Le linge blanc s’empourpre à la rougeur des soirs.

Au loin, fument des toits, sous les vertes ramées,
Et, droites, dans le ciel, s’élèvent les fumées.

Tout proche est le manoir de Keranglaz, vêtu
D’ardoise, tel qu’un preux en sa cotte de maille,
Et des logis de pauvre, aux coiffures de paille,
Se prosternent autour de son pignon pointu.

Or, par les sentiers, vient une fille, si svelte
Qu’une tige de blé la prendrait pour sa sœur ;
C’est la dernière enfant d’un patriarche celte,
Et sa beauté pensive est faite de douceur.

Elle descend, du pas étrange des statues,
Et, soudain, au lavoir, les langues se sont tues.

L’eau même qui susurre au penchant du chemin
Se tait, sous ses pieds nus qui se heurtent aux pierres,
On voit courir des pleurs au long de ses paupières,
Et sa quenouille pend, inerte, de sa main…

L’étang mire, joyeux, des fronts de lavandières,
Et sait pourtant quel deuil ils porteront demain !…

Anatole LE BRAZ (1859-1926)

Au manoir de Keranglaz

Elle est couchée en son lit clos ;
Elle dort, elle dort, Tryphine !
Aussi blonds que la paille fine,
Ses cheveux coulent à longs flots
Sur la nacre de sa poitrine.

Et la cuisine vaste est pleine de sanglots !…

***

On a pour la veillée invité les fileuses ;
Par les sentiers prochains on les entend venir.
La vieille Anna Congard est parmi les « veilleuses ».

Lévénez à la mort ne cesse de hennir.

Leur linge sur l’épaule, entrent les lavandières.
Ces prêtresses des eaux, des sources nourricières,
Sur le front de la morte étendant leurs battoirs,
L’aspergent en chantant du pleur des étangs noirs.

Et sont près du foyer les vieilles « pèlerines ».
Keranglaz, de tout temps, leur fut hospitalier.
Leurs écuelles, toujours, à côté des terrines,
Eurent place dans l’âtre ainsi qu’au vaisselier.

Comme elles cheminaient ce soir par la contrée,
Ayant flairé la mort en passant près du seuil,
Toutes de Keranglaz ont envahi l’entrée,
Leur coiffe rabattue en signe de grand deuil.

A la coutume antique obstinément fidèles,
Elles ont prosterné sur l’âtre leur vieux corps,
Puis, d’un ton primitif et sauvage, une d’elles
En l’honneur de la morte a dit le chant des morts.

 » Ne pleure pas, ô toi qu’on pleure ;
 » La vie est si douce où tu vas ;
 » Elle est si mauvaise ici-bas,
 » Que la plus courte est la meilleure !…
 » Toi qu’on pleure, ne pleure pas !

 » Morte en tes jeunes destinées,
 » Tu n’auras pas vu les autans
 » Faire bruire tes années
 » Ainsi que des feuilles fanées
 » Dans les sentiers de ton printemps !

 » Fille, tu n’as pas été femme !
 » Ton coeur est pur comme le feu.
 » Tu n’as qu’à voler jusqu’à Dieu
 » Sur l’aile blanche de ton âme.
 » Péchés d’enfant pèsent si peu !

***

Tryphine a dans ses doigts un chapelet d’ébène,
Sous l’ombre de ses cils qui semble s’allonger,
Son regard clos à peine
Le long des rideaux blancs suit le songe léger
Que, vivants, ses yeux clairs se plurent à songer.

Et le vieux Keranglaz, n’ayant plus d’héritière,
Sentant crouler sur lui sa maison tout entière,
Serre sa tête dure entre ses poings velus
Et pleure sur les siens qui ne verdiront plus.

***

La vieille Anna Congard, parmi les vieilles femmes,
S’est mise à chevroter la  » prière des âmes « ;
Et les répons plaintifs fredonnés vaguement
Font à la douce morte un plaintif bercement.
Et, dans le ciel, des voix s’éveillent par centaines ;
Et l’on entend frémir des musiques lointaines ;

Et tout l’espace vibre, et c’est signe, dit-on,
Qu’on ouvre à deux battants le paradis breton…
Le firmament en fleur est comme un pommier rose,
Et l’aube s’est levée, et la veillée est close…

Anatole LE BRAZ (1859-1926)

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4 responses to this post.

  1. beau poeme , bises

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  2. J’ai écouté l’instrument de musique et j’ai trouvé très beau.

    Répondre

  3. Vraiment beau. Quelque part le couplet des pleureuses me rappelle des extraits du cantique du paradis que je mettrais en ligne pour la Toussaint. Maintenant les gens sont impatients et on ne chante que 5 couplets sur les 29 , c’est bien dommage et c’est une musique qui prend aux tripes…. La voici…Nous la donnons avec deux orgues et bombarde, je peux vous dire que ça donne…Avec ta permission je la mets sur mon espace poésie…
    http://www.deezer.com/listen-1610220

    Répondre

  4. Ah j’ai oublié car c’est l’heure :

    Répondre

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